Mutations protestantes

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Si, en France, les évangéliques s’imposent désormais, le protestantisme luthérien et réformé résiste mieux en Alsace-Moselle. Mais plusieurs signaux alertent.

« Le protestantisme luthéro-réformé va-t-il disparaître ? » a réagi sans détour le théologien Antoine Nouis à la lecture du sondage IFOP dévoilé il y a un an par la Fédération protestante de France (FPF). Au sein du protestantisme français, 67% des 700 personnes interrogées se déclarent, certes, « protestantes » contre 33 % « évangéliques ». Mais questionnées sur leurs sensibilités religieuses, 58 % s’affirment évangéliques, pentecôtistes, baptistes, charismatiques. Elles étaient moitié moins en 2010. Depuis quinze ans, les réformés sont passés de 37 à 25 %, les luthériens de 19 à 13 %, soit un total de 38 %. Plutôt que d’« un protestantisme en crise », le pasteur Christian Krieger, président de la FPF qui comporte en son sein 23 Églises évangéliques, préfère parler d’un « protestantisme qui se redéfinit et se reconfigure ». Lors d’une journée d’étude * consacrée à ces « mutations », en mai à Paris, il a décrit « une minorité stable, engagée, capable de s’adapter ». À ses yeux, cette recomposition tient aussi aux évolutions sociologiques : un quart des protestants ont choisi ce culte, 72 % viennent du catholicisme, et 36 % n’ont aucun parent né en France. Tout en percevant « l’émergence d’une identité protestante déconnectée de la pratique religieuse », le représentant du protestantisme fédératif se réjouit de l’engagement de ses coreligionnaires dans le monde associatif.

Baisse de pratique plus forte en Alsace-Moselle

L’IFOP s’est aussi penché sur l’Alsace- Moselle. Dans ces trois départements qui bénéficient du régime local des cultes, 87 % des personnes interrogées se déclarent protestantes contre 13 % évangéliques et charismatiques. Plus de 57 % se disent de sensibilité luthérienne (38 %) ou réformée (19 %). Cet avantage masque toutefois une baisse de la pratique plus forte qu’ailleurs en France. Ainsi 41% des protestants alsaciens-mosellans vont rarement ou jamais au culte, contre 27 % au niveau national, et 55 % ne lisent jamais la Bible contre 33 % en France entière. Un clivage net avec les pentecôtistes. D’autres chiffres bousculent les idées reçues. Alors que 56 % des protestants français sont certains de l’existence de Dieu, ils ne sont que 39 % en Alsace-Moselle. Contrairement au discours ambiant, le dialogue avec les autres cultes y serait aussi moins développé : 14% participent à des rencontres œcuméniques, 6 % à des échanges avec des juifs et 4% avec des musulmans, soit deux fois moins qu’au niveau national. Et moins de la moitié seulement des protestants, en France comme en Alsace-Moselle, jugent « l’antisémitisme incompatible avec la Bible ». Des écarts apparaissent sur les questions éthiques. Ainsi 78 % des luthéro-réformés et 56 % des évangéliques alsaciens-mosellans sont favorables à l’« aide à mourir », contre 67 % de l’ensemble des protestants français. Pour le sociologue Claude Dargent, « le protestantisme est proche de la société française, avec un niveau de diplômes plus élevé ». Mais il note un renversement historique. Alors que dans les années 1970, les responsables d’Églises étaient plus progressistes que leurs fidèles, c’est l’inverse aujourd’hui, sauf sur la question clivante de l’accueil des personnes exilées.

Reprendre pied dans l’espace politique

« Nous assistons à un changement historique et à une rupture majeure », confirme Pierre-Yves Kirschleger. L’historien se demande si « la stratégie mise en œuvre par l’Église protestante unie de France (EPUdF), loin de freiner son déclin, n’a pas conduit à l’accélérer ». Et de pointer « la vente de temples dans le milieu rural, éparpillant les fidèles dans la nature », mais aussi la survalorisation de la jeunesse, alors que les fidèles vieillissent. Enfin, il note « le clivage entre la France de l’Intérieur et l’Alsace-Moselle, marqué par deux cultures politiques distinctes ». L’une, plus réformée, penche vers la gauche modérée et le macronisme, et l’autre plus luthérienne vers le centre et la droite. À entendre le philosophe Philippe Gaudin, du fait de leur histoire, « les protestants français, pour survivre, ont été obligés de se faire discrets, tout en cultivant un pouvoir d’influence ». Sur un mode plus prospectif, il met ses espoirs « dans la construction d’une identité européenne et dans un dialogue interreligieux exigeant ». « Les défis et les chances du protestantisme sont ceux que rencontre le catholicisme », conclut Philippe Portier, codirecteur de l’Observatoire international du religieux, en expliquant encore que les deux religions essaient, ces dernières années, de reprendre pied dans un espace politique en quête de sens, qu’elles avaient l’une et l’autre déserté. Ce qui pourrait, malgré leurs différences théologiques, les rapprocher. Ces évolutions vont-elles conduire les responsables de l'Église protestante unie de France (EPUdF) et de l’Uepal à revoir leurs stratégies ? La FPF a déjà décidé de faire une place plus importante aux Églises évangéliques dans ses instances.

Yolande Baldeweck

* Les vidéos de la journée d’étude « Mutations, tensions, nouveaux équilibres » sont disponibles sur YouTube :
https://www.youtube.com/playlist?list=PL-r9lZxbrhPLdTilT--OfpjDYdvEkSNZI

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