Lucie enleva ses lunettes pour mieux se frotter les yeux. L’espace d’un instant, le bureau lui avait semblé triste et gris. Un monochrome à peine éclairé par les illuminations de Noël suspendues dans la rue voisine. Ce n’était pas la première fois qu’un de ces flashs en noir et blanc la surprenait en plein travail. Elle devait être fatiguée. Les dossiers s’accumulaient sur son bureau plus vite qu’elle ne parvenait à les traiter. Comme toujours, à l’approche des fêtes de fin d’année.
La jeune femme jeta un coup d’œil à l’horloge numérique de l’open space et soupira. 20h45. Il était trop tard pour rentrer tôt. En quelques gestes automatiques, elle attrapa son sac, son manteau et deux classeurs bien trop lourds avant de sortir dans le froid. Malgré l’heure, il y avait foule dans les rues du centre-ville. Ce 21 décembre, les allées du marché de Noël étaient pleines à craquer de badauds en quête d’un vin chaud ou d’une idée de cadeau à mettre sous le sapin. Près de la place centrale, un grand magasin clamait son ouverture exceptionnelle jusqu’à minuit à grand renfort de panneaux publicitaires géants. Lucie eut une pensée pour ses salariés dont les cernes devaient ressembler aux siennes.
Perdue dans ses pensées, la jeune femme se laissa emporter par la presse. Le mouvement de la foule l’amena jusqu’au pied du grand sapin où il devenait particulièrement difficile de circuler au milieu des touristes captivés par les décorations. Perche à selfie à la main, ils étaient nombreux à attendre de monter sur la petite estrade en bois pour prendre LA photo qui immortaliserait leur visite dans la « capitale mondiale de Noël ». Lucie esquissa un sourire devant ce spectacle, chaque année, renouvelé. Sa famille et ses amis s’y étaient tous essayés avant de renoncer, découragés par l’affluence et les passages incessants dans le champ de la photo. Elle fut soudain bousculée par un petit groupe particulièrement pressé, aussi joyeux qu’éméché. Les couleurs quittèrent une nouvelle fois son champ de vision, assombrissant le monde. Si c’était de la fatigue, elle était sacrement corsée. La jeune femme cligna des yeux et regarda autour d’elle, hébétée. Personne ne semblait avoir remarqué cette soudaine disparition de la lumière.
« Vous vous sentez bien mademoiselle ? »
Au milieu de la foule, une femme avait remarqué son malaise. Un large sourire fendait son visage profondément ridé. Ses yeux pétillaient derrière de grosses lunettes blanches à large monture. Sur sa tête, un bonnet tricoté en grosses mailles roses lui donnait des airs de hibou. La faute aux bords relevés de chaque côté comme de petites oreilles duveteuses.
« Je n’en suis pas si sûre, lâcha Lucie en se frottant une nouvelle fois les yeux. J’ai des petits éblouissements en ce moment. Ou plutôt, des assombrissements, si je devais être exacte.
– Des assombrissements ? C’est original. Venez, je vous emmène au chalet médical. Il n’est pas très loin et ils pourront vous rassurer sur le fait que vous n’êtes pas malade. »
Lucie suivit la vieille femme en méditant ces paroles sibyllines. Arrivée dans la maisonnette en bois, elle récita la liste de ses symptômes devant un médecin dubitatif.
« Vous avez des antécédents de daltonisme dans la famille ?
– Non. »
Le médecin étira sa paupière pour éclairer le fond de son œil.
« Je ne vois rien mais ce ne serait pas mal de consulter un ophtalmologue. Vous avez 33 ans : le temps file. Il faudrait faire un dépistage de la cataracte. »
Lucie le regarda d’un air interdit.
« Si vous le dites. »
À la sortie du chalet, la vieille dame l’attendait avec un gobelet de chocolat chaud.
« Tenez, ça vous fera du bien. Le vin chaud, c’est un coup à vous filer la nausée : il n’est pas assez épicé ici, car les gens de la région sont persuadés que leur picrate est le meilleur qui puisse exister. La vérité, c’est qu’une fois chaud, il est aussi mauvais qu’un autre. »
Lucie eu du mal à retenir un fou rire.
« Vous avez raison. Je me fais avoir chaque année. Merci ! Ça va déjà un peu mieux. »
Le liquide sirupeux scintillait dans son verre d’une belle couleur cacao. La vieille femme la fixa d’un air malicieux.
« J’ai l’impression que vous n’avez pas tout dit au médecin tout à l’heure. Vos assombrissements n’arrivent pas n’importe comment, n’est-ce pas ? »
Lucie haussa les sourcils et fit la moue.
« Non en effet. J’avais peur de ne pas être prise au sérieux. »
La vieille femme poussa ses lunettes sur le bout de son nez, se redressa de toute sa petite taille et prit un ton emprunté.
« Femme de 33 ans sans enfants. Métier stressant. Assombrissement récurrent de la vision dans des situations de stress ou au milieu des foules. Symptômes majorés par les fêtes de fin d’année. Concluons à un syndrome d’anxiété généralisé et somatisé. Prescrivons anxiolytiques, lavements et saignées pour prévenir d’une éventuelle hystérie sous-évaluée. »
Lucie explosa de rire sans pouvoir s’arrêter tandis que son interlocutrice prolongeait sa tirade avec une liste de traitements de plus en plus farfelus incluant fumigations de sauge, cures de foie de volaille et jeûnes intermittents les nuits de pleine lune.
« Au fait, je m’appelle Nour, glissa la vieille dame, avec ce sourire qui semblait ne jamais la quitter.
– Lucie.
– Ne restons pas là si tu veux bien. Je sens que tu pourrais faire une rechute. J’étais de passage en ville pour déposer des légumes du jardin à une amie, mais j’ai un dîner à finir de préparer. Tu es la bienvenue. »
Contrairement à son habitude, Lucie ne posa pas de questions et la suivit sans réfléchir à la lisière de la ville.
Une demi-heure plus tard, elle épluchait des pommes de terre au-dessus d’une feuille de papier journal avec un gros chat sur les genoux tandis que Nour s’activait autour d’elle pour assaisonner une grande poêlée de champignons. Une odeur de pain tout juste cuit s’échappait du four, mêlée au fumet de l’ail tout juste coupé.
Lucie embrassa la scène du regard. La cuisine donnait sur un salon douillet, peuplé de larges fauteuils et de coussins moelleux. Un chat noir ronronnait près de la cheminée dont les craquements rythmaient la mesure d’un morceau de jazz diffusé par un poste de radio poussiéreux. Il faisait bon vivre dans cette maisonnette.
Nour passa une tête ébouriffée par l’encadrement de la porte du cellier.
« Tu pourrais aller me chercher du bois dans l’étable, au fond du jardin ? »
Lucie prit le grand panier que lui tendait son hôte et sortit dans la nuit étoilée. L’étable était éclairée : elle fut surprise d’y trouver un âne et un boeuf mais trouva le temps de gratifier chacun d’une gratouille sur le museau avant de piocher dans le tas de bois.
À son retour, Nour était assise dans un des fauteuils, les pieds nus près de l’âtre, un verre de kéfir à la main.
« La poêlée forestière sera bientôt prête. J’ai quelques amis qui ne devraient pas tarder à nous rejoindre. Ça va mieux ? »
Le regard de Lucie se posa sur les plaids en laine rouge, la flamme brillant dans l’âtre et les bougies vertes et bleues allumées à chaque fenêtre.
« Étonnamment, oui. Je me demande ce qui a bien pu m’arriver. Peut-être que ce médecin avait raison : il faudrait que je fasse contrôler ma vue.
– Je ne pense pas, répondit Nour en claquant la langue. Il est normal de s’éteindre au milieu de toute cette agitation. Quelle place reste-t-il pour la lumière dans la course quotidienne ? Est-ce que tu te souviens de la dernière fois où tu t’es arrêtée pour regarder quelque chose de beau ? Le soleil de l’automne sur les feuilles d’un ginkgo, les étoiles dans le lit d’une rivière enténébrée, les rires d’un groupe de mômes à la sortie de l’école... Il faut savoir étirer le temps comme une pâte et le déguster sans retenue. Ralentir. Respirer. Aimer. »
Un coup à la porte vint interrompre sa tirade. Une demi-douzaine de personnes firent irruption sur le perron, de la neige plein les bonnets et de grands plats au bout des bras. Entrées, desserts, hors-d’œuvre.
Le dîner pouvait enfin commencer.
« Vous fêtez Noël avec un peu d’avance ? »
Nour la regarda par-dessus ses lunettes avec son éternel sourire.
« Il n’y a ni jour, ni heure pour partager un bon repas avec des amis. Ou avec celles et ceux que la vie a mis devant sa porte. »
Anne Mellier,
journaliste
Ce conte a été lu par son autrice au micro de RCF Alsace, à l'invitation de l'association Littér'Al:
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