Image d'illustration

 

En ces jours-la, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. Le vieux Yehuda, lui aussi, a décidé de recenser tous ses biens. Un conte écrit par Pierre Marchant pour Le Nouveau Messager, lu par son auteur sur RCF Alsace à l'invitation de Nicolas Kempf.

 

 

 

Compte de Noël

En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre[1]. Il voulait connaître le nombre des citoyens et des alliés en armes, celui des flottes, des royaumes, des provinces[2], et le montant de toutes ses richesses. Et le vieux Yehuda trouvait que c’était grande sagesse.

Shira, sa jeune servante, n’avait pas d’opinion sur cette lubie de l’empereur, mais l’idée même qu’on ne puisse pas, d’un simple coup d’œil, connaître l’étendue de ses richesses l’impressionnait terriblement. Et, depuis que l’édit était paru, le vieux Yehuda s’était mis en tête de faire lui aussi l’inventaire de tous ses biens.

Il avait fait le tour de sa maison, et en frappant le sol de son bâton ferré il avait compté et recompté ses réserves et le contenu de ses coffres, de ses celliers et de ses greniers. Et puis il avait appelé ses gens, et on avait sellé sa mule, et ils s’étaient mis en route pour visiter ses fermes et ses demeures à travers la Galilée et même la Judée, car le vieux Yehuda était fort riche, pas autant que l’empereur Auguste, mais fort riche tout de même, si on en jugeait au nombre de rouleaux que son intendant emportait pour compter les biens de son maître.

Shira, la jeune servante, avait été requise pour le voyage. Elle était inquiète, parce que le maître était souvent dur avec elle, mais elle était ravie aussi et curieuse de découvrir les routes et les gens et les richesses du monde au-delà de son village.

L’empereur Auguste avait ordonné de recenser toute la terre, et les routes étaient encombrées de gens car chaque homme devait se faire recenser dans sa ville d’origine. Shira marchait derrière la mule du vieux Yehuda et croisait sans cesse des voyageurs, des chariots, des mules et des chameaux, et cela faisait grand bruit dans les villes et les auberges étaient pleines. Il fallait se serrer et dormir les uns sur les autres dans les grandes salles pleines d’odeurs de cuisine, d’alcool et de sueur. Mais Shira ne pensait pas que cela pouvait être inconfortable : elle découvrait tellement de choses !

Quand il atteignait une de ses fermes, très vite, le maître frappait le sol de son bâton, et son intendant comptait. Les pieds de vigne et les tonneaux de vin. Les arpents de champs et les sacs de grain. Les têtes de bétail et les ballots de laine. Shira regardait de ses grand yeux les rouleaux de parchemin se couvrir de chiffres qu’elle ne savait pas distinguer. Pas plus qu'elle ne pouvait distinguer les tonneaux, les sacs et les ballots entre eux. Alors elle se laissait bercer par le bruit du bâton et elle rêvait à l’empereur qui devait sûrement compter, de son côté, tant de belles choses toutes différentes.

Quand il dormait dans les auberges, le vieux Yehuda partageait la table avec des voyageurs de toutes sortes, des marchands, des prêtres, des soldats, et même une fois des mages venus d’Orient, qui étaient en route vers le palais du roi Hérode entourés d’une compagnie nombreuse de serviteurs et de guides, vêtus de couleurs vives, qui parlaient toutes les langues. Shira avait encore découvert de nouvelles richesses : les robes inconnues, les mots étrangers, les visages fardés, les nombreuses couleurs de peaux.

Parmi ces serviteurs se tenait un jeune homme aux yeux en amande, qui s’appelait Arash. Arash ne connaissait pas la langue de Shira, mais ils avaient parlé ensemble toute la soirée. Shira avait aimé la musique de ses paroles, la danse de ses gestes, le parfum de ses cheveux. Et lui même avait dû aimer aussi les mots silencieux de Shira car au matin, quand le vieux Yehuda avait fait claquer son bâton sur le sol pour ordonner le départ, Shira avait trouvé, dans son petit baluchon, une pièce d’or décorée de dessins mystérieux.

Le voyage s’était poursuivi. Dans chaque ferme, le maître, impatient, entraînait son intendant et, au rythme de son bâton ferré, il comptait. Chaque soir, Shira profitait d’un moment de paix pour regarder dans sa main briller la pièce d’or. Elle se disait qu’elle ne saurait jamais compter tout ce que cette pièce pouvait acheter. Aucun marchand ne disposait, dans tout le pays, de la monnaie qu’il faudrait lui rendre sur cette pièce pour un pain, une robe ou un morceau de viande ou de fromage. Elle serait vite arrêtée comme une voleuse, car il était impossible qu’une fille comme elle possède un tel trésor. Mais la pièce était une des plus belles choses qu’elle avait vues, et elle aimait à penser qu'Arash l’avait glissée exprès dans ses affaires avant de partir. Et c'était là toute la valeur qu'elle lui reconnaissait.

Quand le vieux Yehuda eut fini de compter toutes ses richesses, il eut grande hâte de rentrer relire et vérifier, contrôler et recompter les rouleaux de parchemin empilés dans ses bagages. Les routes étaient encore assez chargées, car la plupart des gens qui avaient été recensés rentraient chez eux, et le maître, impatient, houspillait les muletiers.

On avait décidé de faire halte dans un village du nom de Bethléem. L’auberge avait d’abord refusé d’accueillir l’équipage, parce qu’elle avait été très occupée pendant les derniers jours. Mais le maître, très pressé, avait frappé de son bâton et il avait compté quelques pièces pour qu’on puisse entrer. On avait débâté les mules et conduit à l’abri les coffres, les bagages et les rouleaux du précieux inventaire.

Shira avait accompagné les muletiers qui menaient les bêtes au pré. Au détour du chemin, elle avait reconnu le train de chameaux et les chariots arrêtés devant le seuil de l’étable qui jouxtait l'auberge. Elle s’était dépêchée d’aider à installer les mules et elle avait couru s’assurer qu’elle ne s’était pas trompée. Mais c’était bien la caravane des mages, et au milieu d'elle, Arash lui souriait. Les deux jeunes gens s’étaient ouvert tout grand les bras. Quelle chaleur elle avait ressenti lors de cette embrassade ! Ensuite le garçon lui avait expliqué : les mages se préparaient pour s’incliner devant le roi qui venait de naître, ici, dans cette étable. Le roi à qui tous les cadeaux qu’ils avaient apportés étaient destinés. Et Arash, les yeux brillants, lui avait proposé de porter avec lui ce trésor.

Un temps, Shira dévisagea Arash. Qui était-ils, tous deux, pour accepter un tel honneur ? Et puis elle suivit le jeune homme, jusqu'à un gros coffre de bois précieux qui regorgeait d'or comme jamais elle n'en avait vu, et jamais n'en reverrait. Des pièces aux dessins mystérieux, comme la sienne. Maîtrisant ses tremblements, elle trouva la force de saisir dans sa bourse son bien le plus précieux. Dans sa main, la pièce lui racontait leur rencontre, et tous les émerveillements de ce long voyage. Elle la déposa avec les autres comme une offrande. Son histoire recouvrait la pièce comme une patine, qui la distinguait clairement des autres. Alors, d'un sourire, en même temps qu'Arash, elle prit une des poignées du coffre et suivit le cortège des mages qui avançait vers l'étable.

Aujourd'hui, quand elle se couche contre Arash après une longue journée, il arrive que Shira repense à ce moment de sa jeunesse. Elle revoit cet enfant innocent devant qui les puissants mages s'étaient agenouillés, le regard de ses parents, la veille vigilante des bergers. Il régnait dans cette étable plus que du pouvoir ou du respect. Ce qui rayonnait de cette mangeoire, c'était de l'amour. Et Shira, bien qu'elle ne soit plus très jeune, se souvient comme si c'était hier d'avoir découvert là une richesse si essentielle que personne, pas même le vieux Yehuda, ne pourrait jamais la compter.

 

Pierre Marchant

 

[1] Luc 2:1

[2] Tacite, Annales, 1,11

Ce site utilise des cookies. Certains cookies sont nécessaires au bon fonctionnement du site. D'autres servent à recueillir des informations pour analyser la fréquentation et le parcours des internautes, afin d'optimiser la navigation et l'ergonomie du site. D'autres sont destinés à vous procurer des publicités ciblées. Vous pouvez accepter ou voir le détail des cookies utilisés ainsi d'eventuellement modifier vos préférences en cliquant sur 'détails'.
Centre de préférences de la confidentialité
Faites votre choix
Vous pouvez paramétrer vos choix ici concernant les cookies déposés par LE NOUVEAU MESSAGER ou ses partenaires sur le site www.lenouveaumessager.fr. Cliquez sur les différentes catégories pour obtenir plus de détails sur chacune d'entre elles. Vous pouvez modifier les paramètres par défaut. Vous pouvez « tout autoriser »/ « tout refuser » ou exprimer vos préférence pour chaque finalité de cookies soumises à votre choix. Pour activer ou désactiver les cookies soumis à votre choix, il vous suffit de cliquer sur les boutons « tout autoriser »/ « tout refuser » ou activer le bouton de paramétrage dans chaque catégorie. Les cookies analytiques qui servent à mesurer l’activité du site ne relèvent pas de votre consentement et sont déposés dès l’arrivée sur le site, mais peuvent être désactivés depuis la rubrique « Cookies analytiques ». Enfin, les cookies nécessaires indispensables au fonctionnement du site et les services essentiels qui en font partie intégrante, ne relèvent pas d’un choix et ne peuvent pas être refusés.