À force de polémiques politiques et médiatiques, la laïcité est devenue synonyme de neutralité religieuse dans l'esprit de beaucoup. Régulièrement mentionnée, mais mal connue en réalité, elle souffre d'idées reçues qui font oublier ce qu'elle est : une liberté.
En France, la laïcité est devenue, depuis près d’une trentaine d’années, dans un discours de plus en plus banalisé, l’habillage moral d’une véritable crise de conscience. Comment vivre, depuis les années 1970, à l’heure de la mondialisation et dans un ordre international où la France n’est plus un empire colonial mais bien une puissance de second rang, dite « moyenne », dont la possession de la bombe atomique lui garantit une forme de puissance ? Se resituer dans le monde implique du mouvement. Ce mouvement est, dans un premier temps, imperceptible, interne, il relève pour ainsi dire de l’inconscient. Des réflexes de défense ou de repli peuvent en partie expliquer l’exaltation de certains sentiments nationaux, l’exhumation d’une histoire, son idéalisation, quitte à transformer le passé en patrimoine et l’histoire en image d’Épinal.
Voici plusieurs décennies que la laïcité semble avoir introduit toutes les strates de la société non sans paraître la panacée à tous ses problèmes, quitte à faire la une des faits divers : les mairies et leurs crèches de Noël, des adolescentes musulmanes qui portent un voile islamique, les tenues sportives plus récemment, etc.
Aujourd’hui, parler de laïcité, c’est revenir au droit, à l’histoire, à la signification de certains termes, et, aussi, de certains mythes, qui ne cessent d’être colportés par certaines paroles politiques, la presse, l’opinion publique et, parfois, les intellectuels, qu’ils soient médiatiques ou non. La laïcité estelle une exception française, comme on l’entend souvent ? Ce serait oublier qu’au sein même de la République, il existe plusieurs régimes de laïcité, qu’il s’agisse du cas de l’Alsace-Moselle ou de plusieurs territoires ultra-marins, que l’on paraît souvent oublier, dans un désir de conception uniforme de la laïcité à la française. Certains observateurs « universalistes » ou attachés à une laïcité dite « républicaine » (à savoir E attachée davantage à l’unité qu’à la diversité) rétorqueront que le régime du Concordat, dont les principes persistent à Strasbourg ou à Metz, est contraire au principe de laïcité, étant donné que les cultes bénéficient d’une subvention publique. Mais ceux-ci ne sont-ils pas aussi libres que l’État ? L’article 4 de la loi du 9 décembre 1905 sur la Séparation des Églises et de l’État, opérationnelle à Paris ou à Bordeaux, ne prévoit-il pas le maintien d’un lien financier entre les deux sphères ? L’accord de 1925 sur les associations Diocésaines (renouvelé en 2025 par le Saint-Siège, dans un silence médiatique quasi-total) n’est-il pas le gage d’un lien privilégié entre la France et le Vatican ? Le Conseil constitutionnel, en 2013, n’a-t-il pas reconnu la compatibilité du régime d’Alsace-Moselle avec le principe de laïcité ?
Une histoire de neutralité
Allons plus loin. Ce mythe de l’« exception française », si séduisant, presque romantique (le culte de l’unité et de l’absolue singularité remonte à cela, aussi), fait bon marché de nos voisins étrangers. La Belgique, sous prétexte qu’elle est une monarchie constitutionnelle depuis 1831 et qu’elle subventionne les cultes, n’est pas jugée comme un véritable régime de séparation. Or, le législateur belge du XIXe siècle a justement souhaité ce financement pour que les cultes soient bien dotés, donc indépendants et autonomes à l’égard du politique. N’est-ce pas là une logique de séparation ? Nous pourrions parler des cas américain, allemand, mexicain et même italien pour illustrer la pluralité des régimes de séparation existants. Par ailleurs, il n’existe pas de pureté de la pensée française à ce propos. Doit-on rappeler qu’en 1905, lors des débats préalables au vote de la loi, Aristide Briand, son artisan charnière, énumérait les exemples étrangers, mais, par ailleurs, comme Jules Ferry des années auparavant, s’était entouré de collaborateurs de sensibilités différentes (athées, protestants, catholiques, juifs). Une philosophie politique complexe de la loi était possible, et l’on sait ce que « l’idée laïque » doit à la tradition athée de la libre-pensée, mais aussi au christianisme, qu’il soit catholique (dans le lien permanent entre Églises et État) ou protestant (dans le désir d’autonomisation entre spirituel et temporel, même si le temporel, comme le souhaitait Ferdinand Buisson, théologien et acteur de 1905, était porteur d’une morale chrétienne, parfois calviniste). Cela étant, si les protestants français et leurs Églises ont globalement adhéré à la loi de 1905, et si les acteurs de la vie publique élevés en contexte protestant ont souvent défendu une conception libérale de la laïcité, il faut souligner qu’elle leur a posé plus d’un problème matériel en termes de réorganisation de la vie paroissiale.
Gageons que ce dossier du Nouveau Messager puisse, dans le contexte des 120 ans de la loi de 1905, faire œuvre de clarification, de sortir des sentiers battus et de contribuer à aborder cette laïcité non comme un culte de plus mais simplement, et c’est tellement important, comme un garant de neutralité, de dialogue, de fermeté s’il le faut, de compréhension aussi, dans un contexte social et politique qui semble favoriser la conflictualité plus que le compromis. Pourtant, il n’est guère de politique sans compromis. Sinon, cela s’appelle la guerre.
Vincent Genin,
École pratique des Hautes Études, PSL / Sciences Po Paris
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