Il y a cinquante ans, la Concorde de Leuenberg

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Le 16 mars 1973, à Leuenberg en Suisse, une Concorde était signée entre luthériens et réformés. Ce texte commun a permis aux différentes Églises protestantes en Europe de mettre fin à des siècles de condamnations théologiques réciproques. Il constitue la Communion ecclésiale de Leuenberg (CEL), aujourd’hui appelée Communion d’Églises protestantes en Europe (CEPE).

 

 

 

« La Concorde est communion sans être uniformisation »
Entretien avec le professeur Marc Lienhard, l’un des deux rédacteurs luthériens de la Concorde.

Quelles étaient les raisons de la discorde entre luthériens et réformés au XVIe siècle ?
Le conflit a éclaté à partir de 1523-1524 entre Martin Luther et Ulrich Zwingli au sujet de la Cène avec la question : comment faut-il comprendre le corps et le sang du Christ présents dans la Cène ? Pour Zwingli, le Christ ne peut être présent dans la Sainte Cène que comme objet de mémoire et de contemplation. Pour Luther, il y a une présence physique, pas la même que celle que le Christ avait quand il était sur terre, mais il y a une présence plus que symbolique. En 1528, il précise que le Christ n’est pas enfermé dans les éléments, mais il y est présent dans un lien mystérieux. Ce sujet donne lieu à de nombreuses discussions, d’abord à Marbourg en Allemagne, rencontre à laquelle participe d’ailleurs Martin Bucer. En 1536, Martin Bucer participe aussi à l’établissement de la Concorde de Wittenberg où il est précisé qu’il y a plusieurs manières d’expliquer le lien entre le corps et le sang du Christ et le pain et le vin. Mais en 1580, un nouveau texte, une confession de foi luthérienne, voit le jour : la Formule de concorde qui creuse le fossé entre luthériens et réformés.

Quand les esprits se sont-ils apaisés ?
Au XVIIe siècle, un théologien luthérien allemand dira encore : « plutôt papiste que calviniste ». Mais avec le XVIIIe siècle s’ouvre un nouveau climat. D'une part, il y a le piétisme avec le strasbourgeois Philipp Jacob Spener, et pour qui ces disputes sont dépassées. Ce qui compte, c’est la vie pieuse et les fruits de la foi. D'autre part, il y a les Lumières qui considèrent ces discussions et polémiques comme impossibles. Avec les Lumières, on rappelle qu’il faut relire l’Écriture plutôt que les doctrines et que plusieurs interprétations sont possibles.

Quand sont apparues les premières unions d'Églises ?
Au XIXe siècle en Allemagne. Ces unions sont voulues par le Princes qui ne souhaitent pas voir leur territoire divisé. On va rassembler luthériens et réformés et former des Église unies. Il y a eu des Églises qui se sont unies uniquement administrativement et d’autres qui se sont dotées d’une confession de foi pour avoir une doctrine commune.

Qu’est-ce que les débats à Leuenberg ont apporté au XXe siècle ?
Dès le XVIe siècle, le débat n’est pas resté entre théologiens mais est devenu une affaire ecclésiale. Un certain nombre de déclarations luthériennes contenaient des condamnations. Après 1945, les théologiens et les Églises se posent la question : qu’en est-il de ces condamnations du passé ? D’autant plus qu'avec la confession de foi de Barmen, des luthériens et réformés en Allemagne ont été du même combat contre le totalitarisme nazi. Il y a d’abord des débats au niveau des Églises locales puis, on se dit qu’il faudrait une concorde. Ainsi la Concorde de Leuenberg déclare que les condamnations du passé ne touchent plus la doctrine et l’enseignement des Églises concernées, que luthériens et réformés sont en communion.

En quoi la Concorde de Leuenberg est-elle encore d'actualité ?
La Concorde reconnaît que la communion est un processus d’approfondissement théologique sur d’autres questions. On ne s’est pas arrêtés à Leuenberg en 1973. C’est la caractéristique de ce processus : Leuenberg inaugure, ouvre une porte, jette une base pour qu’on continue de réfléchir. Après des siècles de division, la Concorde est communion, mais sans être uniformisation.

 

 

« L'enjeu important est celui de l'unité de l'Église »
Entretien avec le professeur André Birmelé, auteur, aux éditions du Cerf et Olivétan,
de La Concorde de Leuenberg, Cinquante ans de communion ecclésiale, paru en janvier.

 

Quels étaient les enjeux à Leuenberg ?
Il y avait trois enjeux. Le plus connu était celui sur la Sainte Cène, le second portait sur la christologie et le troisième sur la double prédestination. Pour Jean Calvin, le fini ne peut pas contenir l’infini. Ainsi, dans sa théologie, il est impensable que la plénitude de Dieu soit dans la personne du Christ. Elle ne le sera qu’au moment de la résurrection. Pour Calvin, Dieu sait même avant ma naissance ce qui va advenir de moi, de ce fait Dieu prédestine les uns au salut, les autres à la mort. Il s’agit de la double prédestination. Ces deux questions vont être réglées au XXe siècle par la théologie de Karl Barth. Pour lui, Dieu est tellement Dieu que je peux dire qu’il est à la fois le plus grand et le plus petit. Il est celui qui souffre et celui qui ne peut pas souffrir et en ce sens je peux dire que la plénitude de Dieu est en Christ.

Quelles étaient les difficultés rencontrées dans la rédaction de la Concorde ?
Dans les vingt ans qui suivent la Seconde Guerre mondiale, autre chose se joue. Il n’y a pas que les seules questions théologiques. Il y a d’un côté des luthériens allemands conservateurs, ceux des régions des Deutsche Christen qui ont suivi Hitler dès 1933 et les Églises unies d’autres régions où naîtra l'Église confessante opposée au régime nazi, dans laquelle luthériens et réformés se retrouvaient et communier ensemble. À Leuenberg, on retrouve cet enjeu : celui de pouvoir partager la Cène entre luthériens et réformés. Dans le texte, on déclare : « Dieu se donne à nous avec le pain et le vin. » Les luthériens ajouteront une phrase qui va fâcher les réformés : « celui qui reçoit ce pain dans la foi, le reçoit pour son Salut, et l’incrédule le reçoit pour le jugement. » En d’autres termes, même celui qui ne croit pas, reçoit quelque chose. À Leuenberg, un autre enjeu important est celui de l’unité de l’Église. De ce fait, on rappelle que l’Église ce n’est pas un appareil, une institution ou une organisation unique. On rappelle que l'authentique Église du Christ est aussi celle qui a une autre histoire et une autre piété.

À quoi les Églises signataires de la Concorde s’engagent-elles ?
Avec la Concorde, nous nous reconnaissons mutuellement dans nos formes particulières comme expression authentique de l’Église une du Christ. Les Églises s’engagent d’abord dans un travail théologique constant. Il existe une quinzaine de documents majeurs qui est la référence doctrinale et d’explications théologiques de nos Églises. Dans une union d'Églises comme la nôtre par exemple, on oublie souvent de se référer à ces documents théologiques. L’Église unie de France a un synode commun dont les décisions s’imposent et, surtout, elle a une confession de foi commune. Ceci n’est pas le cas dans notre Union d’Églises qui ne s’est pas donné de références doctrinales, mais des références juridiques concordataires. À côté du travail théologique nécessaire, les Églises signataires de la Concorde s'engagent aussi dans le témoignage commun dans la société. Lorsqu'il s'agit de questions diaconales, il est facile de trouver une entente. Sur les questions d’éthique sexuelle, cela ne fonctionne déjà plus du tout. Dès qu’est abordée l’homosexualité, il y a des oppositions surtout des Églises minoritaires qui sont généralement très conservatrices. La question de la place des femmes est problématique aussi pour certaines Églises. L’Église lettone a été exclue des signataires de la Concorde pour avoir annuler l’ordination de ses femmes pasteures. L’enjeu n’est pas de connaître ou de lire la Concorde de Leuenberg, mais de voir que les Églises sont liées : si je veux habiter à l’autre bout de l’Europe, j’ai déjà mon Église qui est en place, je n’ai pas besoin de créer ma propre paroisse luthérienne.

Propos recueillis par
Gwenaelle Brixius

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