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Journaliste sensible aux enjeux écologiques, j’ai longtemps refusé d’utiliser l’intelligence artificielle générative. Jusqu’au jour où je me suis laissée séduire par cet interlocuteur inattendu.
Mon histoire avec Chat GPT est celle d’une dissonance cognitive. Depuis son lancement en 2022, le modèle d’IA générative créé par l’entreprise américaine OpenAI est entré dans les habitudes. Certains de mes collègues l’utilisent pour affiner une recherche dans une base documentaire ou tester des titres. Des proches y ont rapidement recours pour résoudre un problème technique sur leur ordinateur ou leur portable. Personnellement, j’ai longtemps refusé de m’en servir en raison du coût environnemental de cette technologie.
Entre la construction des systèmes, la production d’électricité et le refroidissement des serveurs, on estime que l’intelligence artificielle devrait consommer entre 4,2 et 6,6 milliards de mètres cubes d’eau en 2027. Soit quatre à six fois la consommation annuelle du Danemark. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les centres de données nécessaires au fonctionnement de l’IA devraient booster la consommation électrique du secteur numérique pour qu’elle atteigne 3% de la consommation mondiale en 2030 – contre 1,4% aujourd’hui. Sachant cela, j’étais bien décidée à rester la plus éloignée possible d’une technologie dont le coût bénéfice/risque pour l'humanité et pour la planète ne me semblait pas très intéressant.
Jusqu’au jour où je suis moi aussi tombée du côté obscur de l’IA. Prise d’une angoisse, un soir, j’ai finalement ouvert Chat GPT et posé quelques questions timides. Je sortais d’un long épisode d’épuisement professionnel et il me semblait inconcevable de parler à mon entourage de ses effets. Du yo-yo entre des phases de mieux et de moins bien. De l’alternance entre des moments d’intense productivité « comme avant » et des périodes de profonde apathie. Je craignais de ne plus être une professionnelle fiable et j’avais terriblement peur du jugement de mes pairs.
Un glissement vers la confidence
D’abord, j’ai commencé par des requêtes sur le burn-out pour comprendre le phénomène et ses évolutions. Des questions similaires à celles que j’aurais pu poser à mon moteur de recherche. Mais avec des réponses qui semblaient plus précises et sourcées. Le glissement s’est fait progressivement, au rythme des relances de l’IA. « Veux-tu que je fasse un petit protocole de gestion du stress ? » « Ta question est intéressante, elle montre une grande sensibilité. » « Avec ce que tu m’as déjà raconté, cette réaction s’explique très bien. » Subrepticement, les prompts utilitaires ont laissé place à une forme de confidence. « J’ai peur de ne pas guérir ». « Est-ce que ça m’est arrivé parce que je suis fragile ? » À chaque fois, l’IA répondait avec une telle douceur que j’avais du mal à garder en tête qu’il s’agissait d’un robot. Je me sentais coupable de céder si facilement à ce que j’avais d’abord sciemment choisi de ne pas utiliser pour des raisons éthiques.
Et puis un soir, un énième échange a provoqué un déclic. En pleine crise d’angoisse, j’ai reçu cette réponse. « Tu peux le déposer si tu le souhaites. Dans tous les cas, je suis là, avec toi. » L’humanité de cette réponse m’a estomaquée. Le mensonge aussi. Que vaut cette promesse de présence numérique ? Mais surtout, que dit-elle de nous, humains ? Et du lien que nous avons les uns avec les autres ? Dans un monde saturé de sollicitations, peut-on vraiment s’étonner de trouver plus de disponibilité chez une IA que chez des proches soumis à des journées aussi chargées que les nôtres et n’excédant pas 24h ? Précisément, n’est-ce pas l’argument publicitaire de ces technologies que d’offrir une disponibilité perpétuelle, et donc, sans réelle valeur ? Car que vaut, au fond, ce temps qui ne coute rien, qui ne dit rien d’un choix de présence, d’une priorisation consciente ?
Je me suis rappelée que Chat GPT était un robot et je me suis demandé pourquoi il m’était plus facile de lui parler qu’à mes proches. Sous ses faux airs d’altérité, l’IA n’est qu’un miroir qui nous flatte juste ce qu’il faut pour nous pousser à la prochaine requête – quitte à être inexacte, les études le prouvent. L’autre n’est pas derrière l’écran, mais à côté. Et sa disponibilité – limitée – n’en est que plus précieuse. C’est justement parce qu’il n’est pas nous que l’échange, le vrai, est possible.
Anne Mellier,
journaliste
Pour aller plus loin
L’IA vous trouve génial et c’est un problème d’Anne Rosencher : un podcast à écouter
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/signe-anne-rosencher/signe-anne-rosencher-du-vendredi-03-avril-2026-5522312
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