
Les grands livres n’ont pas besoin d’être gros. Et les grands événements arrivent souvent alors qu’on est encore trop petit pour les comprendre, mais assez grand pour les porter toute une vie. Il a fallu tant de temps à Pierre Kretz pour écrire à sa mère que dans l’intervalle, la « vieille langue » de son village s’est perdue. « Tu ne trouves pas bizarre de me lire dans une langue que nous n’avons jamais parlée ensemble ? » lui demande-t-il d’emblée. Tant pis : aujourd’hui, il met des mots sur les non-dits de son enfance. Son frère, tombé du train alors qu’il allait avoir trois ans. Sa mère qui chuchotait sur son lit d’enfant – dans sa vieille langue – « Wàs date m’r màcha, wann m’r dich net hatta ? » : que ferions-nous si on ne t’avait pas ? Il parle de cette agression qu’il a subie, quelques années plus tard, par ce professeur de piano qui fermait à clé la salle de cours… L’ancien avocat franchit enfin les « prescriptions intimes » de sa mémoire. Il nous y entraîne avec tant de justesse que ça pourrait être notre propre histoire. C’est tout l’art d’un grand écrivain.
Pierre Marchant
Comment ça va, Màmma ?, de Pierre Kretz, éditions La Nuée Bleue, 2026, 132 p., 18 €.