Le Retable du Jugement Dernier

60_Van der Weyden_Retable du Jugement.jpg

Le Jugement dernier est la plus grande œuvre de Rogier van der Weyden (1399-1464). Et, au même titre que l’Agneau Mystique des frères van Eyck, c'est l'un des chefs d'œuvres absolus de l'âge d'or de la peinture flamande. 

Capture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.19.32.png
Rogier van der Weyden appartient à l’école des Primitifs flamands, ces premiers peintres du nord à construire leurs tableaux en perspective et à utiliser la technique nouvelle de la peinture à l’huile. Les objets représentés sont d’un modelé et d’un rendu jusqu’alors jamais atteint. Après la mort de van Eyck, Rogier est d’ailleurs considéré comme le plus grand peintre flamand de son siècle. Il a exercé un ascendant considérable sur les peintres de son époque. Ainsi par exemple, le peintre alsacien Martin Schongauer, qui a fréquenté son atelier, s’est rendu spécialement à Beaune pour copier son Christ du Jugement dernier (exposé au musée du Louvre). 
Hôtel-Dieu de Beaune :

Capture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.20.29.png

Le contexte historique du Retable s’inscrit dans le XVème siècle, une époque de souffrances et d’inquiétudes. En effet, la Guerre de Cent ans avait mis le pays à feu et à sang et des périodes de famine découlant sur des vagues d’épidémies en découlèrent.

Plusieurs sources d’inquiétudes dues au grand schisme de la papauté avait mis à mal l’autorité de l’Eglise et semé le trouble dans les esprits. Les fidèles étaient désorientés à une époque où la mort était partout. Ce dernier lié à la poussée des Turcs aux portes de l’Europe menaçait également la chrétienté.

L’ancien hôpital de Beaune ne suffisant plus à accueillir les malades (en 1438, on a recensé près de 15 000 entrées !), Nicolas ROLIN (1376-1462) est le fondateur de l’Hôtel-Dieu de Beaune et commanditaire du Retable. C’était un des hommes les plus riches et lesCapture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.21.35.png plus puissants de son époque, le bras droit du duc de Bourgogne, Philippe le Bon. Il a commandé le retable pour l'hôpital de Beaune qu'il avait fondé en 1443 avec sa troisième épouse, la dévote Guigone de Salins, pour le salut de leurs âmes… et pour s'occuper aussi bien des pauvres que des malades. Guigone de SALINS (1403-1470), quant à elle, est issue de la famille aristocratique des Salins-la-Tour du Jura. Capture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.21.04.png

Aujourd’hui, le retable est devenu « une œuvre de musée » et est exposé dans une salle spéciale, aux murs sombres, et aux conditions hygrométriques idéales pour la conservation de cette œuvre fragile, vieille de 500 ans. Mais autrefois il avait sa place dans la Grande Salle des Pauvres d’une longueur de 72 m et cela faisait sens. Le retable était exposé dans la chapelle située au bout de la salle, ainsi les malades pouvaient l’admirer depuis leur lit.Capture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.22.14.png

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En semaine, le retable était fermé. Sur les 6 panneaux on peut voir: Capture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.22.53.png

  • L’ange Gabriel et la Vierge Marie, qui rappelaient aux malades qu’un événement s’était produit dans l’histoire humaine et qui en transformait le sens: la naissance du Christ parmi nous.

  • Les deux donateurs, le chancelier Nicolas Rolin et son épouse Guigone de Salins, qui invitaient les malades à la prière.

  • Les deux saints protecteurs, saint Sébastien et saint Antoine, qui avaient l’air de compatir à leurs souffrances.

 

 

 

60_Van der Weyden_Retable du Jugement.jpgLe dimanche et les jours de fêtes, le retable était ouvert. Le panneau central avec le Christ ressuscité resplendissait de loin. Aux malades qui luttaient pour guérir, gisant à plusieurs dans le même lit, il annonçait que la vie, quoi qu’il arrive, serait plus forte que la mort et que celle-ci n’aurait pas le dernier mot. Aux soignants, religieuses et médecins, il rappelait ce sur quoi ils seraient jugés: « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait. » (Mt 25)Capture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.23.54.png

 

De part et d’autre du Christ: la fleur de la miséricorde et l’épée de la colère.

Sous la fleur est écrit: « Venez, les bénis de mon père… » et sous l’épée: « Allez loin de moi, les maudits… » (Matthieu 25)

Mais le Christ de van der Weyden est avant tout un Christ Sauveur: sa main gauche reste à l’horizontale; il se borne à laisser aller loin de lui ceux qui le refusent, il les laisse libres, ce qui n’était pas habituel au Moyen-Age. Par exemple, le Christ de l’abbaye romane de Conques a la main gauche nettement pointée vers le bas, semblant envoyer les pécheurs vers l’enfer.

Une croix en pierres précieuses est inscrite dans l’auréole d’or qui entoure sa tête pour dire que l’instrument du supplice s’est transformé en couronne de gloire; l’auréole d’or est signe de sa divinité.

Son manteau rouge a la couleur du sang versé et de l’amour donné; couleur de la royauté également.

L’expression de son visage est impénétrable. Elle peut se lire comme une infinie compassion, à la limite de la douleur, ou comme une grande sérénité. Elle peut aussi se ressentir comme une inquiétude, un appel à tous les vivants qui le regardent et qui ont encore la possibilité du choix.

Capture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.24.38.pngCapture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.25.00.png

 

 

De part et d’autre du Christ, des anges portent les instruments de son supplice. Ils sont vêtus de blanc, comme l’ange qui au matin de Pâques annonça aux femmes qu’il était ressuscité. Leurs ailes rouges et bleues font écho à la tunique du Christ et au manteau de Marie. Leurs mains sont voilées en signe d’infini respect. Leur visage juvénile a une expression de gravité. 

 

 

Marie est une des plus belles figures du retable. Le peintre l’a dotée d’un visage admirable de confiance et de joie sereine. En face d’elle, Jean-Baptiste. Le peintre ne s’est pas contenté de détailler sa barbe et ses cheveux avec une précision de miniaturiste, mais a réussi à lui donner une expression d’ardeur et d’anxiété. Solidement reliés au Christ par l’arc-en-ciel de l’Alliance, Marie et Jean-Baptiste, la mère et le précurseur, tendent vers lui leurs visages. Leur joie a été de faire place au Sauveur. Ils sont donc les mieux placés pour intercéder auprès de Lui.

 

Capture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.26.42.pngCapture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.27.04.pngCapture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.26.18.png

 

 

L’attitude des douze apôtres n’ont rien de figé. On les sent au contraire habités d’émotions. Certains commentent entre eux l’événement, d’autres encore implorent le Christ…Même leurs mains parlent. Que va-t-il se passer…?

Derrière Marie, on reconnaît à gauche, vêtu de rouge, Pierre et à côté de lui, Jean, en blanc ; derrière Jean Baptiste, on reconnaît André, en habit rouge, et à droite, cheveux blancs, habit vert, l’apôtre Paul. 

Capture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.27.39.pngCapture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.29.15.png

Capture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.28.52.png

Modestement rangés derrière les apôtres malgré leurs habits luxueux, 4 saints d’un côté et 3 saintes de l’autre intercèdent pour l’humanité. Les quatre personnages masculins représentent le pape, un évêque, un duc et le chancelier Rolin. Peut-être le pape Eugène IV, l’évêque d’Autun, le duc Philippe le Bon…Leurs responsabilités sur terre ont été grandes et ils restent revêtus au ciel des insignes de leur ancien pouvoir (ressenti à l’époque comme ayant une légitimité divine). Mais surtout : admirons la virtuosité du peintre dans la réalisation de leurs costumes, couronne et tiares, et pour les saintes femmes, la finesse de leurs traits et de leur chevelure ! Les personnages féminins pourraient être sainte Catherine d’Alexandrie, fille de roi; sainte Marguerite d’Antioche à droite et sainte Barbe, patronne de la « bonne mort ». Ces 3 vierges martyres
étaient souvent invoquées contre les menaces qui faisaient trembler le peuple chrétien au 15ème siècle.

 

L’énergie vitale qui émane du Christ ressuscité est telle qu’elle se communique à l’univers entier. C’est le printemps d’un monde nouveau. Rogier van der Weyden a choisi d’illustrer l’annonce faite par Paul aux Corinthiens (1 Cor 15): les morts « semés » en                                                                       terre comme des grains périssables « ressusciteront, impérissables, quand retentira le signal au dernier jour »; ils seront transformés                                                                  par la puissance du Seigneur qui «  a englouti la mort dans sa victoire »; de mortels qu’ils étaient, ils accèderont à la vie éternelle.

 

L’archange du Jugement, Saint Michel, est également représenté sur le retable.

Capture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.29.51.png

Dans le chapitre 12 du livre de l’Apocalypse, Michel y est présenté comme le chef de l’armée des anges qui mène dans le ciel le combat victorieux contre le diable. Les chrétiens prirent assez tôt l’habitude d’invoquer son aide au moment de la mort, en le considérant comme un guide apte à conduire l’âme du défunt jusqu’au paradis. C’est pourquoi ils lui dédièrent des sanctuaires situés sur les hauteurs, le plus près possible du ciel (ex: le mont Saint-Michel). Au Moyen Age, il était aussi invoqué contre la peste. On peut remarquer sa stature élancée, son manteau richement brodé, et ses ailes portant les motifs des plumes de paon (symbole ancien d’immortalité). Et aussi son visage parfaitement impassible, exprimant sa neutralité totale. Remarquez sa main gauche qui s’écarte de la balance, attentive à n’exercer aucune influence sur le jugement. Mais la plus grande originalité de cet archange, c’est que les plateaux de la balance qu’il tient ne penchent pas du côté habituel: ici c’est le plateau des vertus qui est le plus léger, comme s’il était soulevé par la force d’attraction de l’amour du Christ. La balance du Jugement décide toujours dans le sens du salut, sauf si nous le refusons.

Le diable est le grand absent du retable, et c’est une de ses originalités. Pas le moindre petit démon… Les flammes de l’enfer n’occupent qu’un des panneaux, soit une petite fraction de la surface totale du retable. Pourquoi? Car ce sont nos actes qui nous jugent, à partir du critère proposé par Jésus dans l’évangile: « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Ici, les démons sont intérieurs: chacun porte en lui-même son enfer. Les damnés ont l’air de fous, car il faut être fou pour se séparer de l’amour du Christ.Capture d’e?cran 2021-11-05 a? 10.30.24.png

Au désespoir de l’enfer s’oppose la douceur de l’accueil au paradis. L’archange au manteau vert symbolise ici la miséricorde divine. Les ressuscités s’avancent, transfigurés par une confiance sereine. Aux malades qui le regardaient, le retable annonce qu’ils sortiront du tunnel, qu’ils se relèveront de leurs lits, qu’ils seront réveillés de la mort. Il leur promet que le Christ ressuscité les ressuscitera.

La logique du Christ est une logique du salut et il a lui-même montré comment en bénéficier: « Montrez-vous miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés » (Luc 6, 36-37)

Eva Clapiès 

Ce site utilise des cookies. Certains cookies sont nécessaires au bon fonctionnement du site. D'autres servent à recueillir des informations pour analyser la fréquentation et le parcours des internautes, afin d'optimiser la navigation et l'ergonomie du site. D'autres sont destinés à vous procurer des publicités ciblées. Vous pouvez accepter ou voir le détail des cookies utilisés ainsi d'eventuellement modifier vos préférences en cliquant sur 'détails'.
Centre de préférences de la confidentialité
Faites votre choix
Vous pouvez paramétrer vos choix ici concernant les cookies déposés par LE NOUVEAU MESSAGER ou ses partenaires sur le site www.lenouveaumessager.fr. Cliquez sur les différentes catégories pour obtenir plus de détails sur chacune d'entre elles. Vous pouvez modifier les paramètres par défaut. Vous pouvez « tout autoriser »/ « tout refuser » ou exprimer vos préférence pour chaque finalité de cookies soumises à votre choix. Pour activer ou désactiver les cookies soumis à votre choix, il vous suffit de cliquer sur les boutons « tout autoriser »/ « tout refuser » ou activer le bouton de paramétrage dans chaque catégorie. Les cookies analytiques qui servent à mesurer l’activité du site ne relèvent pas de votre consentement et sont déposés dès l’arrivée sur le site, mais peuvent être désactivés depuis la rubrique « Cookies analytiques ». Enfin, les cookies nécessaires indispensables au fonctionnement du site et les services essentiels qui en font partie intégrante, ne relèvent pas d’un choix et ne peuvent pas être refusés.