Destin œcuménique d’une œuvre protestante…
Lucas Cranach : « La Vierge à l’Enfant » (vers 1537)

Lucas Cranach aimait les jolies femmes ! Il les préférait nues, mais d’un érotisme discret et raffiné, afin de faire plaisir à ses clients aristocrates : il comptait parmi eux le futur empereur Charles Quint, l’empereur Maximilien, ainsi que le Prince-électeur de Saxe, Frédéric le Sage, qui fut le protecteur de Luther. Qui ferait mieux ? Cranach était à l’âge mûr lorsqu’il embrassa les idées de la Réforme et devint l’un des plus proches amis de Luther. Ce peintre de cour au sommet de sa notoriété allait mettre tout son talent désormais au service de la foi évangélique. Ceci ne l’empêcha pas de continuer à vendre à des hauts dignitaires catholiques, fussent-ils farouchement opposés à Luther…Eh oui, même à cette époque, les affaires c’était les affaires !
Mais l’immense œuvre de Cranach allait contribuer à répandre les idées nouvelles de la Réforme. Il illustra notamment la Bible, le Catéchisme et le Nouveau Testament de Luther. Ce tableau intitulé « La Vierge à l’Enfant » fut réalisé en parfaite adéquation avec les idées de la Réforme : Marie et l’enfant Jésus sont représentés sans aucun signe de divinité…si ce n’est la tendresse infinie qui les relie, l’Amour qui en émane ! La Vierge est une très jeune mère au visage pur et délicat ; ses longs cheveux blonds et le voile translucide qui couvre pudiquement son grand front cachent et révèlent à la fois sa féminité non dénuée de sensualité. Ce tableau ravissant passa entre plusieurs mains avant d’appartenir à l’archiduc Léopold V de Habsbourg, fervent catholique, prince et évêque à la fois. Celui-ci lui voua une telle passion qu’il l’amena avec lui lors de tous ses déplacements.
Lors de la Guerre de Trente ans, le tableau fut mis à l’abri dans l’église paroissiale d’Innsbruck, devenue l’actuelle cathédrale. A partir de ce moment, l’œuvre échappa totalement à son auteur, puisqu’elle commença à faire l’objet de la plus populaire dévotion mariale. Son succès fut tel que de nos jours il existe au moins quinze lieux de pèlerinage en Autriche, Slovénie et Allemagne du sud qui en possèdent une copie.
Faut-il le déplorer ? Certainement pas. Au contraire, cette histoire montre que les grandes œuvres d’art dépassent les frontières confessionnelles pour parler droit au cœur. Cranach, comme son ami Luther, fut un chercheur d’Evangile. C’est en cela qu’il nous touche encore, catholiques et protestants, et nous fait participer ensemble à l’esprit de la Réforme, dans un sens apaisé et œcuménique, tout simplement chrétien.